Sans les poux, les Russes n’auraient pas pu battre l’empereur français lors de la campagne de Russie de 1812.

- «La retraite de Moscou», d'Adolph Northen/Wiki Commons. -
Nos
livres d’histoire nous ont appris que Napoléon, lors de son invasion de
la Russie en 1812, avait marché sur Moscou avec une armée à peu près
intacte et n’avait été forcé de battre en retraite que parce que les
Moscovites avaient incendié les trois quarts de leur ville, privant
ainsi son armée de nourriture et de vivres.
Le rude hiver russe avait alors décimé l’armée en retraite. La victoire russe, commémorée par
l'Ouverture 1812 de Tchaïkovski, resta dans les mémoires comme l’un des grands revers de l’histoire militaire.
Mais personne n’a reconnu la véritable grande puissance de cette guerre.
A Vilnius, en Lituanie, à l’hiver 2001, des ouvriers creusèrent des
tranchées pour enfouir des lignes téléphoniques et démolirent les vieux
baraquements soviétiques qui se dressaient là depuis des décennies. Un
jour, un bulldozer déterra un objet blanc. Le conducteur descendit de sa
machine et, à sa grande surprise, découvrit un crâne et des os humains.
Un autre ouvrier raconta plus tard que «
les choses ne cessaient de sortir du sol—il y en avait des milliers».
Huit ans plus tôt, une fosse contenant les dépouilles de
700 personnes assassinées par le Comité pour la sécurité de l’Etat, ou
KGB, avait été mise au jour. Etait-ce l’un de ces endroits secrets où le
KGB disposait de ses victimes? Ou bien l’une des fosses communes où des
Juifs avaient été massacrés en masse par les nazis?
Quand les archéologues de l’université de Vilnius arrivèrent, ils
constatèrent que les corps étaient enfouis sur trois rangées dans des
tranchées en forme de V, apparemment creusées pour servir de positions
défensives. Il apparut que les squelettes étaient les dépouilles de
soldats.
Deux mille d’entre eux furent exhumés, ainsi que des boucles de
ceinture portant des numéros de régiment. Ils trouvèrent également des
pièces de 20 francs datant du début des années 1800. Les scientifiques
finirent par comprendre ce sur quoi ils étaient tombés: les vestiges de
la Grande Armée. Napoléon avait conduit 600.000 hommes en Russie avec la
ferme intention de conquérir le pays; pas plus de 30.000 y survécurent,
et parmi eux, on dit que moins d’un millier furent capables de
reprendre un jour du service.
L'ennemi microscopique
Quelles incroyables circonstances ont-elles bien pu causer la déroute
de l’une des plus grandes armées du continent européen, menée par l’un
des plus grands généraux de tous les temps?
Etonnamment, ce ne fut pas les soldats ennemis ou les privations que
les soldats subissent d’ordinaire qui décimèrent l’armée de Napoléon. La
plupart de ses soldats étaient de jeunes hommes endurcis par la guerre,
normalement capables de supporter le froid, les longues marches et
l’épuisement.
Non, l’armée de Napoléon et ses grands projets de conquête furent
ravagés et annihilés par un organisme microscopique: le microbe du
typhus, propagé lors d’une invasion de poux.
Au départ, Napoléon n’avait aucune raison valable d’envahir la Russie. Son armée avait vaincu l’armée russe à la
bataille de Friedland en juin 1807, et le 7 juillet de la même année, la France et Alexandre Ier de Russie
avaient signé le traité de Tilsit
qui faisait des deux pays des alliés (et, entre autres choses,
interdisait à la Russie toute relation commerciale avec la
Grande-Bretagne). Curieusement, Napoléon ne s’empara d’aucun territoire
russe ni ne demanda de réparations de guerre.
Début 1812, la plus grande partie des territoires compris entre
l’Espagne et la Russie était sous son contrôle. Cependant, l’Angleterre
maîtrisait les mers, et Napoléon voulait l’Inde, colonie anglaise à
l’époque. Le seul espoir de s’en emparer était de la prendre par la
terre, et donc de contrôler la Russie.
Depuis le traité de Tilsit, la France et la Russie étaient des alliés
à couteaux tirés. La Russie avait violé le traité en faisant des
affaires avec l’Angleterre, et Napoléon, lassé de cet état de choses,
l’utilisa comme prétexte pour l’envahir.
En juin 1812, l’armée napoléonienne se rassembla dans l’est de
l’Allemagne. Napoléon passa ses troupes en revue en grandes pompes sur
la rive ouest du Niémen le 22 juin 1812. Ses ingénieurs jetèrent un pont
flottant sur le fleuve et le lendemain, l’armée pénétra dans la
Pologne contrôlée par la Russie.
C'est en Pologne que cela commença à se gâter
Tout se passait bien –l’été, bien que chaud et sec, permit aux
soldats de marcher facilement sur les routes. Les colonnes de
ravitaillement restaient un peu en avant, assurant ainsi la nourriture
nécessaire, et les soldats étaient en bonne santé. Bien que des hôpitaux
militaires aient été mis en place sur le chemin de la Pologne à
Magdeburg, Erfurt, Poznań et Berlin, ils n’étaient que très peu
nécessaires. L’armée rejoignit Vilnius en quatre jours, sans rencontrer
de résistance de la part des troupes russes.
C’est en Pologne que les choses ont commencé à se gâter pour
Napoléon. Il se retrouva dans une région d’une saleté incroyable. Les
paysans étaient crasseux, les cheveux emmêlés, couverts de poux et de
puces, et les puits étaient souillés.
Comme l’armée était à présent en territoire ennemi, les voitures de
ravitaillement avaient dû se déplacer vers l’arrière. Les routes étaient
couvertes d’une poussière molle ou creusées de profondes ornières après
les pluies du printemps; les chariots de vivres prenaient de plus en
plus de retard par rapport au principal corps de troupes, à qui il
devint difficile de fournir eau et nourriture. L’armée était si
gigantesque qu’il était presque impossible de garder une formation
militaire intacte, et la majorité des soldats s’éparpillèrent, formant
des groupes immenses et débandés.
Une forte fièvre, des plaques rouges...
Nombre de soldats pillèrent les maisons, le bétail et les champs des
paysans. Presque 20.000 chevaux de l’armée moururent faute d’eau et de
fourrage sur le chemin de Vilnius. Les maisons des paysans étaient si
répugnantes et grouillantes de cafards qu’elles en semblaient vivantes.
Les maladies typiques des champs de bataille, comme la dysenterie et
autres pathologies intestinales, firent leur apparition, et bien que de
nouveaux hôpitaux fussent établis à Danzig, Königsberg et Toruń, ils
s’avérèrent incapables d’absorber les innombrables soldats malades
renvoyés vers l’arrière.
Mais les problèmes de Napoléon ne faisaient que commencer.
Plusieurs jours après la traversée du Niémen, plusieurs soldats
furent atteints de forte fièvre et virent des plaques rouges apparaître
sur leur corps. Certains d’entre eux, dont le visage avait pris une
teinte bleue, ne tardèrent pas à mourir. Le typhus venait de faire son
apparition.
Le typhus sévissait en Pologne et en Russie depuis de nombreuses
années, mais il avait gagné du terrain depuis que l’armée russe avait
dévasté la Pologne en battant en retraite devant les forces
napoléoniennes. Le manque d’hygiène associé à un été inhabituellement
chaud avait créé les conditions idéales pour la propagation des poux.
Le typhus est provoqué par l’organisme
Rickettsia prowazekii.
Il faudrait attendre un siècle après la campagne de 1812 pour que les
scientifiques ne découvrent que le typhus est présent dans les
déjections de poux.
Saleté et sueur, l'environnement idéal
Le soldat français moyen était sale et en sueur, et ne changeait pas
de linge pendant des jours; l’environnement idéal pour que des poux se
nourrissent sur son corps et s’abritent dans les coutures de ses
vêtements.
Une fois les habits et la peau du soldat contaminés par les
excréments de poux, la plus petite égratignure ou écorchure suffisait
pour que le microbe du typhus pénètre dans le corps du soldat.
Circonstance aggravante, pour des raisons de sécurité les soldats
dormaient en grands nombres dans des endroits confinés, de peur que les
Russes n’attaquent ou que les Polonais ne se vengent. Cette proximité
permettait aux poux de contaminer rapidement les soldats encore sains.
Un mois à peine après le début de la campagne, Napoléon avait perdu
80.000 soldats, morts ou invalides, frappés par le typhus. Sous
l’autorité du baron
Dominique-Jean Larrey,
chirurgien militaire, les mesures médicales et sanitaires de l’armée
étaient les meilleures du monde mais personne n’aurait pu venir à bout
d’une épidémie de cette ampleur. Voici le récit d’un témoin oculaire
direct d’une invasion de poux:
«Bourgogne s’endormit sur un matelas
de roseaux et ne tarda pas à être réveillé par l’activité des poux. Se
découvrant littéralement couvert de bêtes, il enleva sa chemise et son
pantalon et les jeta dans le feu. Ils explosèrent comme les tirs de deux
rangées de fantassins. Il ne put s’en débarrasser pendant deux mois.
Tous ses compagnons grouillaient de poux; beaucoup furent piqués et
contractèrent la fièvre tachetée (typhus).»
Le 28 juillet, trois des officiers de Napoléon lui soumirent leur
inquiétude à l’idée que la bataille contre les Russes était en train de
devenir périlleuse. Les pertes causées par les maladies et les
désertions avaient réduit sa force de frappe effective de moitié
environ. Pour ajouter à cette difficulté, trouver des provisions en
territoire hostile devenait un réel défi. Napoléon écouta leurs
arguments et accepta de mettre un terme à la campagne, mais deux jours
plus tard, il revint sur sa décision et affirma à ses généraux:
«C’est le danger même qui nous pousse vers Moscou. Les dés sont jetés. La victoire nous justifiera et nous sauvera.»
Napoléon et ses soldats malades et épuisés continuèrent donc
d’avancer. Smolensk tomba le 17 août, rapidement suivi par Valoutina.
Les Russes battaient en retraite à mesure que les Français avançaient,
attirant Napoléon toujours plus profondément dans le pays. L’empereur
avait divisé son armée en trois parties. Le 25 août, Napoléon avait
perdu 105.000 hommes de son armée de 265.000, ce qui ne lui laissait
plus que 160.000 soldats. En deux semaines, le typhus la réduisit à
103.000 têtes.
Obligé de battre en retraite
Le général russe Mikhaïl Koutouzov adopta une position défensive à
Borodino, à environ 110 km à l’ouest de Moscou. Le 7 septembre, les
forces françaises affrontèrent les Russes. Les deux camps subirent de
lourdes pertes. Napoléon entra ensuite dans Moscou, mais ce fut une
victoire à la Pyrrhus; il ne restait qu’environ 90.000 soldats français.
L’empereur s’attendait à une reddition des Russes; mais ces derniers se
contentèrent de lui abandonner la ville. Les trois-quarts de Moscou
avaient brûlé quand la Grande Armée y pénétra, et il n’y avait plus de
nourriture ni aucune sorte de provisions.
15.000 hommes en renfort rejoignirent l’empereur à Moscou, dont
10.000 furent décimés par la maladie. Devant l’imminence de l’hiver
russe, Napoléon n’eut pas d’autre choix que de battre en retraite et de
retourner en France. L’empereur et ce qu’il restait de son armée se
réfugièrent à Smolensk, espérant y trouver abri et nourriture. En y
arrivant le 8 novembre dans un froid glacial, Napoléon trouva les
hôpitaux déjà débordant de malades et de blessés. La discipline se
détériorait, et il reçut le coup de grâce en découvrant que les
provisions sur lesquelles il comptait avaient été consommées par les
troupes de réserve et de communication.
L’armée quitta Smolensk le 13 novembre et arriva à Vilnius le
8 décembre. Il ne restait plus que 20.000 soldats en état de se battre.
Ayant eu vent de l’imminence d’un coup d’Etat fomenté en France par le
général
Claude-François Malet, Napoléon passa le commandement au général
Joachim Murat et se hâta de rentrer à Paris.
La fin du grand rêve
Murat refusa de défendre Vilnius –il abandonna ses canons et le butin
obtenu à Moscou aux Russes qui progressaient et battit en retraite vers
le Niémen, qu’il traversa le 14 décembre avec moins de 40.000 hommes,
la plupart invalides. C’est ainsi que s’acheva le grand rêve de Napoléon
d’atteindre l’Inde en passant par la Russie.
Beaucoup des soldats morts furent ensevelis dans les tranchées
défensives creusées pendant la retraite. C’est dans l’une de ces
tranchées que, presque deux siècles plus tard, des ouvriers ont trouvé
les vestiges de la Grande Armée de Napoléon.
Didier Raoult, de l’université de la Méditerranée de Marseille, a
analysé la pulpe dentaire de 72 dents prélevées sur les corps de 35 des
soldats découverts à Vilnius. La pulpe de sept soldats contenait de
l’ADN de
Bartonella quintana, organisme responsable de la
fièvre des tranchées, autre maladie transmise par les poux, très
répandue pendant la Première Guerre mondiale.
L’ADN de trois soldats contenait des séquences de
R. prowazekii,
responsable des épidémies de typhus. En tout, 29% des dépouilles portaient des preuves d’infection par
R. prowazekii ou
B. quintana, ce qui témoigne du rôle majeur des poux dans la défaite de Napoléon.
La plupart des Américains connaissent bien le final de
L’Ouverture 1812 de Tchaïkovski, commandée par la Russie pour célébrer la défaite de Napoléon.
Le morceau s’achève par le grondement du canon et le carillon des cloches; cependant, si Tchaïkovski avait voulu retranscrire
précisément le
son de la défaite de Napoléon, on entendrait seulement le son doux et
discret du pou qui dévore la chair humaine. Un organisme trop petit pour
l’œil de l’homme, qui a changé le cours de l’histoire humaine.
Joe Knight
Spécialiste de l'histoire médicale
Traduit par Bérengère Viennot
Pour en savoir plus en anglais: The Illustrious Dead: The Terrifying Story of How Typhus Killed Napoleon's Greatest Army de Stephen Talty.